16/11/2008
PONT ST ESPRPIT (suite 3)
Outre son pont, la ville est célèbre pour son Hôpital lui aussi géré par l'Oeuvre. Vers 1310, la confrérie affirme une vocation charitable avec la construction d'un asile qui accueille pélerins et indigents, femmes en couches et enfants abandonnés. L'Hôpital de Saint Esprit (l'un des 4 Hôpitaux Généraux de la chrétienté avec ceux de Ronceveaux, de Notre Dame du Puy et de Saint Antoine en Viennois) est construit en amont de l'entrée du pont et y confronte la Maison du Roy, siège de l'Oeuvre. Il comporte une grande salle où sont logés les malades et un sanctuaire gothique dont le portail, attribué à l'architecte genevois, Blaise Lecuyer, est terminé à la fin du 15 ème siècle.
En raison de leur situation géographique, à la fois frontalière et carrefour, la ville et le pont Saint Esprit, furent des places stratégiques pour les pouvoirs publics et les militaires.
A la suite du découpage de l'empire carolingien, la vallée du Rhône, puis le fleuve lui-même, devinrent une ligne frontalière convoitée, entre le Royaume de France à l'ouest et le Saint Empire Germanique à l'est. C'est ainsi que pendant des siècles, les riverains et les mariniers continuèrent d'appeler Royaume la rive droite et Empire la rive gauche. De plus, le voisinage avec Avignon qui, du 13 ème siècle à 1791, appartint à la papauté, apporta tour à tour à la ville de Pont Saint Esprit richesses et turpitudes. Le Pont Saint Esprit est donc le trait d'union entre plusieurs états et relie les provinces du Languedoc et du Vivarais à la Provence et au Dauphiné. Comme il se trouve être le seul pont de pierre entre Lyon et la mer, il fallut défendre ce point stratégique en le fortifiant. C'est cette image que montrent encore les armoiries de la ville estampillées sur le mobilier urbain contemporain : le pont est fermé de deux demi-tours avec une croix au milieu surmontée du Saint Esprit et de deux fleurs de lys. Au 14 ème siècle, alors que la guerre de Cent Ans fait rage, la ville tente de se protéger de la convoitise des armées ennemies en s'enfermant dans de nouveaux remparts qui englobent la tête du pont et l'Hôpital. Hélas, ces précautions n'effarouchent guère les terribles mercenaires anglais, "amis de Dieu et ennemis à tout le monde" et qui "dégâtaient" villes et campagnes sur leur passage. Pont Saint Esprit leur résiste un temps et les empêche d'entrer en Dauphiné, mais finit par succomber à leur siège. Les pillards pouvaient alors "courir à leur aise et sans danger, une heure en Royaume de France et l'autre en Empire" et allaient "ous les jours jusqu'aux portes d'Avignon, de quoi le Pape et tous les cardinaux étaient en grand paour".
Plus tard, conscient que le pont Saint Esprit est un passage-clé pour les protagonistes des guerres de religion qui ensanglantent et saccagent la ville, Henri IV décide de renforcer son système défensif et entreprend vers 1590 la construction d'une citadelle. Celle-ci, terminée par Louis XIII en 1627, englobe les bâtiments de l'Hôpital qui disparaît totalement derrière les murailles défensives. Bombardée par les Allemands, et démantelée après la seconde guerre mondiale, la citadelle est aujourd'hui un lieu étrange, un chaos architectural où les époques et les styles se superposent en de surprenants raccourcis anachroniques. Quel contraste lorsqu'après la descente verticale d'un escalier humide qui semble plonger tout droit vers un cachot sordide, le visiteur déboule finalement dans la lumière et se trouve nez à nez avec les dentelles tarabiscotées du pinacle du magnifique portail gothique ! Durant la Régence, au début du 18ème siècle, une nouvelle caserne contruite à l'opposé de la citadelle modernise les équipements militaires de la ville. La rigueur fonctionnelle de ces bâtiments a abrité pendant longtemps une garnison importante. La caserne Pépin est devenue un centre commercial de nos jours.
Le déclin du port
Au 19 ème siècle, Pont Saint Esprit se développe hors de ses murailles, abattues et transformées en promenades ombragées, et l'arrivée du chemin de fer modifie considérablement son visage ; tournant alors le dos au fleuve où se meurt la batellerie, la ville entre dans l'ère du progrès industriel. A cause de la force de la vapeur, les fiers mariniers des bateaux de bois qui ont fait vivre la vallée pendant des siècles sont irrémédiablement mis au chômage, tout d'abord par la concurrence déloyale des puissantes compagnies des navires à aubes puis par les chevaux mécaniques des locomotives. Aux alentours du port, le quartier populaire de Rivière se vide peu à peu de l'innombrable petit peuple de lavandières, de débardeurs, de mariniers et de pêcheurs qui vivaient du Rhône et de la navigation. A peine construit, l'escalier Saint Pierre, contrepoint terrestre du pont et véritable monument à la gloire de la ville et à son port, ne voit plus défiler les trains de barques décizant de Lyon à Beaucaire. Désormains orphelins, certains témoins commémorent, chacun à leur façon, de la prospérité économique ou de la vie humble, rude et intense de la batellerie d'autrefois. Derrière la digue qui protège désormais les bas quartiers des montées intempestives du fleuve, mais qui en ôte aussi la vue, les bittes d'amarrage, solitaires, disparaissent au milieu des peupliers et des aulnes. Désormais déserts, les quais sont parfois animés par la présence de quelques vieux spiripontains qui, une casquette marinière vissée sur la tête, viennent prendre le soleil le long du fleuve et commentent les gestes lents et mesurés des pêcheurs à la ligne.
Loin de la bryance des boulevards de la ville haute, le quartier de Rivière, si typique avec ses ruelles calladées et ses maisons de village aux larges génoises, est un endroit charmant mais un peu fantomatique. Un petit air de nostalgie souffle le long des façades des maisons dont les crépis bigarrés se décolorent au fil des ans et où des touffes de pariétaire ou de ruine de Rome, grosses comme des buissons, dégoulinent en cascades.
12:06 Publié dans histoire de ma région du sud | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : histoire, culture, région, tourisme, sud
11/11/2008
PONT SAINT ESPRIT (suite 2)
Depuis l'Antiquité, le port de la ville est une plaque tournante pour le trafic des sels, extraits des étangs d'Exindre près de Villeneuve-les-Maguelone ou de Peccais à Aigues Mortes. En 1263, douze patrons de bateaux sauniers sont inscrits au port de Saint Saturnin et emportent cet or blanc vers la Bourgogne et les provinces suisses.
En cheminant dans le coeur de la vieille ville, les noms des rues nous renseignent sur les activités artisanales d'autrefois ; les rues du Haut et du Bas Mazeau rappellent que Saint Saturnin était connu pour ses marchés aux bestiaux dont les viandes étaient transformées en charcuteries et en salaisons très réputées. Non loin de là, sur l'actuel quai Bonnefoy Sibour, un étonnant bâtiment est orné d'une tête de boeuf : au début du XXème siècle les abattoirs de la ville ne s'étaient guère éloignés de ceux du Moyen Age ! De plus, la "filière viande, associée au négoce du sel, alimentait la corporation des tanneurs qui exerçaient leur métier malodorant au nord de la ville, près du ruisseau disparu des Calquières.
Au 13ème siècle, les activités économiques et le trafic des voyageurs augmentent : pèlerins et croisés, en marche vers la Terre Sainte, cheminent sur les routes en direction des ports de Saint-Gilles et d'Aigues-Mortes. Bacs et bateaux ne suffisent plus à leur transbordement, aussi, "pour passer le Rhône", les habitants de Saint Saturnin du Port décident de mettre en oeuvre un projet fantastique : la construction d'un pont qui, reliant les deux rives, permet de traverser le fleuve sans danger. A cette époque, la construction d'un tel ouvrage d'art était une entreprise édifiante où le pragmatisme des constructeurs côtoyait la ferveur mystique et les croyances merveilleuses. L'exemple le plus "médiatisé" fut certainement le pont Saint Bénézet en Avignon qui, entreprit en 1177, ne résista pas longtemps à la force du Rhône : on ne passe plus sur le pont d'Avignon depuis ... 1226.
A Saint Saturnin, un projet est esquissé durant la première moitié du 13 ème siècle, mais ce fut un échec qui tomba à l'eau. Cependant, parce que l'existence d'un pont à Saint Saturnin se révèle être un atout stratégique dans leur politique "d'aménagement du territoire", les rois capétiens - qui cherchent à renforcer leur pouvoir sur la ville en affaiblissant l'autorité du Pieur - favorisent la mise en oeuvre du projet. Huit notables de la ville, les Recteurs, sont élus pour diriger l'Oeuvre, une confrérie mi-laïque, mi-religieuse est chargée de la construction et de l'administration du pont. Au printemps 1265, les Recteurs demandent au Prieur l'autorisation d'entreprendre les travaux mais, durant tout l'été, celui-ci se fait prier puis finalement accepte. Ainsi, le 12 septembre de cet an de grâce, Dom Jean de Thyange inaugure le chantier en grande pompe et pose, sur la rive gauche, la première pierre. Les travaux durèrent 44 ans et, lorsqu'en 1309 le pont fut achevé, les légendes concernant sa construction étaient connues dans l'Europe entière. En effet, bonnes gens sachez-le, la réussite de cet ouvrage tient de l'opération du Saint Esprit, car "l'inspiration divine" donna un sacré coup de main aux cohortes d'ouvriers qui y oeuvrèrent. Lorsque le pont fut achevé et que sa renommée se répandit, la ville changea une deuxième fois de nom et troqua Saint Saturnin du Port pour Pont Saint Esprit.
Pour sacrifier à l'esprit divin si puissamment révélé, un oratoire, dressé à la tête du pont, reçoit les dons des pèlerins. C'est avec ces mânes ainsi qu'avec le fruit des quêtes recueillies aux alentours et dans tout le monde chrétien que l'Oeuvre finança la construction du pont. Plus tard, alors que leurs caisses s'appauvrissent, la confrérie bénéficia des taxes issues du péage établi sur le pont et surtout des bénéfices du Petit Blanc, un impôt perçu sur les sels. Malgré les soins de ses administrateurs et les réparations régulières dont il fit l'objet tout au long de l'histoire, le pont, croyait-on, menaçait de s'écrouler. Pour le ménager, la circulation des véhicules fut proscrite dès le Moyen Age.
Au 17ème siècle, un Arrêté du Roy réitère l'interdiction pour toutes "charrettes, fourgons, chariots et autres semblables voitures chargées de marchandises ou vides en quelque matière et sous quel prétexte que ce soit, comme aussi de faire passer sur le pont aucune charrette, calèche ou chaise roulante autrement que sur des traîneaux, sous peine de confiscation des marchandises et des véhicules, destitution des chartges et punitions corporelles".
Les marchandises traversaient donc le fleuve sur des barques ou des traîneaux tirés par des portefaix. On raconte que le Maréchal de Bassompierre refusant que son armée traversa le Rhône sur des patins, brava l'interdit mais fit étendre de la paille sur toute la longueur du pont afin d'amortir les cahots causés par ses canons. Le pont ne fut rendu à la circulation automobile qu'après la Révolution et, aujourd'hui encore, voitures et poids lourds l'empruntent quotidiennement sans lui causer de dommages apparents.
16:10 Publié dans histoire de ma région du sud | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : histoire, région, tourisme, culture, voyages, séjours



